Les ateliers d’écriture d’Anne Kail, par temps de coronavirus

Pissarro Valenciennes

Une consigne était donnée « se laisser inspirer par un tableau du peintre impressionniste Camille Pissarro »

Une personne a écrit ce qui suit, c’est intéressant comme vous pourrez le lire :

Phrase commune : « Sur un vieux chemin de terre, raviné par les eaux et le soleil, perché à flanc de colline, une femme suivait un homme… »

L’homme balançait ses bras au rythme de sa marche cadencée, déterminée, infernale. Il avait l’air de celui qui sait où il va, qui ne va pas simplement où le vent le mène. Un homme courageux qui devance les appels. Malgré une silhouette un peu épaisse, il semblait voleter au-dessus du chemin, libre et indifférent, bien en avance devant une femme qui semblait le suivre péniblement.

Le chemin était sinueux, bosselé. La femme relevait son jupon bleu pour marcher plus vite et sans trop d’encombres. La pluie de la veille l’avait lessivé et il n’était guère facile d’éviter les nombreuses flaques de boue qui s’étaient formées un peu partout.

Le soleil indifférent à la course absurde de ces deux marcheurs solitaires, dardait ses rayons impitoyablement comme un gosse farceur aurait jeté des cailloux sur des passants épuisés.

Ce soleil là n’appelait pas au bonheur.

Le vert de l’herbe sur le talus dégoulinait en cascades comme une palette qu’un peintre négligent aurait laissé s’écouler.

C’était sans doute le début du printemps : Les arbres étaient dépouillés de feuillage mais on sentait que la nature était aux aguets, qu’elle se tenait prête à déferler le long de ce chemin de terre.

Les tourbillons bleutés du ciel enveloppaient ce tableau comme un torchon une pâte prête à lever.

Pourtant, ce couple, tête baissée, maintenait une cadence forcenée : ils fonçaient droit devant eux, n’avaient pas un regard pour cette insolente et sublime comédie de la nature.

Ce n’était pas des citadins venus s’émerveiller de la lumière floutée de ce beau ciel sans nuage.

C’étaient des gens de la terre. Cette colline, c’était chez eux mais, cette lumière insolente était la leur, cette vague déferlante de milliers de brins d’herbe lumineux comme des cierges, c’était leur quotidien mais c’était surtout leur souffrance.

Ils étaient trop intégrés dans le tableau pour en voir la beauté. La vie, la nécessité, le dur labeur, la contrainte impitoyable de la terre et des bêtes prenaient le pas sur ce flamboiement de lumière.

Leurs habits ternes, le poids de l’effort pour gravir cette montée, leur distance l’un de l’autre : tout disait le malheur, la pauvreté, le labeur qui attend et dont dépend la soupe du soir.

Le chemin rieur qui serpentait entre les coulées vertes devenait une pente à gravir, le soleil qui s’étalait rêveusement, un fardeau supplémentaire.

Qu’est-ce qui les avait fait sortir ainsi précipitamment, lui, si oublieux d’elle, elle, tendue dans l’effort et le chagrin de voir qu’il ne l’attendait pas, qu’il ne l’attendait plus.

Ils gravissaient chacun la même colline mais l’un sans l’autre. Chacun portait seul le poids de ses pensées, de ses chagrins, de ses rancœurs, de cette vie à trimer, de cette urgence vers laquelle ils se rendaient : une récolte inondée, une bête malade.

Ils piétinaient un tableau de maître comme un vulgaire plancher.

Le tableau n’en était que plus beau pour qui savait le regarder.

Tristesse suprême, leur souffrance d’êtres humains empêchés, leur fermait cet instant de beauté farouche qui aurait pu, peut-être, adoucir la fin de la journée.

Hélène Chérify

Bravo à elle !

Terminons peut-être par une image , comme un cadeau, un bouquet de fleurs

Delacroix

Pour me contacter :anne.kail@free.fr

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